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 1939-1940

Mon année de réfugié à Beaumont La Tricherie (Poitou)

par Charles Schneider

 

 

Charles Schneider

 

 

 

 

 

Docteur Charles Schneider

Résidence Vauban

56 Boulevard de Lorraine

57500 Saint Avold

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3 Septembre1939, début de la deuxième guerre mondiale

Les premiers jours de septembre 1939 sont marqués au fer rouge, de façon indélébile, dans ma mémoire.

Replaçons d’abord les évènements dans l’histoire : après avoir annexé l’Autriche et la Tchécoslovaquie, Hitler revendiqua la restitution de Danzig, avec la suppression du corridor, reliquat du traité de Versailles. Le nouvel état polonais refusant toute négociation, nous savions que la guerre était inévitable et imminente. Dès la mi-août, nous nous réunissions devant le poste de radio de l’oncle Pierre pour capter les nouvelles diffusées par les stations suisses (Sottens et Beromunster). Cet appareil était une grosse boîte, avec de grandes lampes diodes illuminées, dégageant des odeurs d’ozone. La rechercher des fréquences provoquait des miaulements stridents. Pour qu’il fonctionne, Pierre avait dû ériger une antenne haute, entre deux mâts, sur toute la profondeur de son jardin.

 

Nous savions qu’en cas de guerre, nous, frontaliers, allions être évacués en priorité. Subira le même sort la population mosellane habitant entre la ligne Maginot et la frontière, soit, environ 300 000 personnes. La ligne Maginot la plus proche de nous suivait le relief du plateau lorrain, c’est-à-dire les hauteurs de Laudrefang, Téting, Bambiderstrof, Longeville, etc…

 

En 1938, lors de la mobilisation provisoire, avant les accords de Munich, avait déjà été simulé un exercice d’évacuation, et nous avions préparé une liste des choses à emporter, c’est-à-dire ce que pouvaient contenir une grande malle de voyage compartimentée, aujourd’hui en possession de Martine, une grande valise, un petit sac à dos et une petite valise pour moi.

Mon père avait reçu son fascicule de mobilisation pour la 3ème vague, à un poste à l’arrière.

Il faisait fonction de lecteur, traducteur, censeur, au contrôle postal des armées à Epinal. Dans ce centre, on examinait les courriers venant de Suisse, comprenant beaucoup de lettres en langue allemande.

L’espionnage allemand s’en servait comme cheval de Troyes. Il avait déjà effectué, en 1938, une courte période militaire d’initiation. Les collègues militaires qu’il y rencontra étaient tous, comme lui, des enseignants. Cela lui sera d’un grand secours, par la suite.

 

Mon père partit, mobilisé à Epinal dès le 25 aout, mais eut une permission pour nous évacuer le 1er septembre.

Ce fut le jour où le Reich envahit la Pologne. La France et l’Angleterre, fidèles à leurs engagements déclarèrent la guerre à L’Allemagne le 3 septembre. Le 31 août fut affiché, dans toutes les rues, l’ordre d’évacuation sous 24 heures. Je vois encore l’oncle Pierre, errant dans sa villa en déclarant : « Wegen diesem Anstreicher », (à cause de ce peintre en bâtiment), faisant allusion aux débuts d’Hitler en tant qu’aquarelliste à Vienne. Je revois aussi mon père, assis devant son bureau, sanglotant, la tête posée sur ses mains.

Nous étions sidérés et stupéfaits, et, pendant plusieurs heures, nous sommes restés sans réaction. Ensuite il a fallu que nous résigner à faire nos valises, afin de pouvoir nous mettre en route le lendemain matin.

Je ne sais combien de fois, la malle et la grande valise furent remplies, puis vidées, puis à nouveau remplies, différemment. La question était de décider de ce qu’il fallait emporter en priorité, était-ce les choses de première nécessité pour les temps à venir, ou quelques objets précieux, à conserver ? Le gouvernement nous ayant solennellement promis de nous prendre entièrement en charge, nous n’avons emballé que peu d’habits d’été, la saison étant encore très belle. Cela dura jusque tard dans la nuit.

J’avais remarqué que ma mère, au dernier instant, y avait joint les albums de photos de la famille, ainsi que nos polices d’assurance.

 

Chaque choix ayant été considéré comme définitif, vint le temps de sauvegarder des choses très précieuses. Mon père roula le grand tapis du salon pour le déposer derrière le canapé, « comme ça, les soldats ne le saliront pas ». Ma mère enveloppa soigneusement ses verres en cristal et ses vases dans du papier journal, puis les rangea dans des cartons qu’elle monta au grenier. C’était un comportement parfaitement irrationnel, mes parents, dans leur désarroi, ne se rendaient pas compte qu’en agissant ainsi, ils facilitaient la tâche des pillards. Par contre, judicieusement, mon père enterra de nombreuses bouteilles de vin, rouge et blanc, entourées de paille, dans une lessiveuse enfouie profondément dans le jardin.

Personnellement, je souhaitais emporter des jouets, dont un avion trimoteur à ailes démontables, ainsi que quelques petites voitures et des soldats de plomb. Je souhaitais secrètement mettre mon train dans une valise, me rendant cependant compte que c’était utopique. Pour me consoler, ma mère me promit, qu’à l’arrivée, on m’en rachèterait un.

 

Au bout de deux jours, les radios étrangères annoncèrent que la Wehrmacht avait déjà avancé de 300 kilomètres, ce qui fut démenti par la propagande française, mais augmenta considérablement notre inquiétude.

Se posa la question de savoir s’il fallait fermer toutes les portes intérieures à clé. Mon père en fit soigneusement l’inventaire, pour , finalement toutes les laisser ouvertes, clés dans les serrures, pour éviter que les soldats ne les fracturent, se contentant, au moment du départ, de fermer la porte de la cave et la porte d’entrée.

 

Notre dernière nuit dans la maison fut courte, je ne pouvais pas m’imaginer devoir tout quitter pendant des mois, ni dans quelle France nous allions arriver.

 

La population de Merlebach fut répartie en 3 groupes, un premier groupe de mineurs, non la ligne Maginot, un deuxième groupe, de mineurs lui aussi, prit le chemin de Saint Etienne pour remplacer leurs collègues appelés sous les drapeaux. Restait la population non houillère qui serait évacuée, à Civray, petite ville du Poitou et dans ses environs.

Les familles possédant une voiture s’y rendaient par leurs propres moyens. Les autres étaient chargés, gare de Béning, dans des wagons de marchandises, 20 personnes par wagon. Ceux-ci étaient équipés de bancs, au sol, il y avait de la paille pour dormir. Des brocs d’eau, des tinettes et des seaux de toilette servaient d’équipement sanitaire précaire. Le train allait mettre jusqu’à 2 semaines pour arriver à destination, les lignes ferroviaires servant en priorité au transport des troupes et à leur approvisionnement. Les convois de réfugiés étaient souvent parqués dans les gares, sur des voies de garage. La Croix Rouge leur apportait de quoi se nourrir et prendre, de temps à autre une douche avec l’eau des réservoirs des locomotives à vapeur. Il faisait encore chaud, ce qui rendait les conditions d’hygiène encore plus difficiles

C’étaient de vraies cours des miracles : on naissait et on mourait en route, sans aucune nouvelle de la poste aux armées.

 

Si nous, les citadins, laissions tout derrière nous, pour les paysans des alentours, Béning, betting, Seingbouse, les conditions d’évacuation étaient bien pires. Ils devaient partir en colonnes de chariots attelés, pour se rendre au centre de tri et de dispatching de Dieulouard, 10 kilomètres après Pont A Mousson par la route de Châteaux Salins – Nancy.

A l’arrivée, l’armée réquisitionnait les attelages et chargeait les agriculteurs dans des trains de marchandise. Au départ, le cœur meurtri, ils avaient dû abandonner leurs bêtes dans la nature, le gouvernement avait bien promis que l’armée prendrait en charge le cheptel et les récoltes, pure propagande, illustrée par des images cinématographiques où l’on voyait un soldat trayant une vache et un autre récoltant le blé. En réalité, la désorganisation était totale, sur la route, on entendait beugler les vaches, leurs pis pleins, destinées à crever quelques jours plus tard. Des milliers de têtes de bétail étaient ainsi abandonnées.

Roger Bichelberger a décrit ces moments cruels dans son roman « un exode ordinaire ». (Albert Michel 1983).

 

L’oncle Pierre et la tante Maria, avaient eu une affectation à l’école primaire de Civray-ville qu’ils rejoignirent directement, avec Janine et le grand-père, dans leur 402 Peugeot neuve, après avoir passé le contrôle de Dieulouard. Ma mère n’avait pas encore de poste. Nous étions étonnés de devoir partir aussi loin. On aurait pu se contenter de nous déplacer en Meuse ou en Champagne, mais le pouvoir parisien se méfiait encore des Alsaciens Mosellans, redevenus français depuis seulement 21 ans. Ils soupçonnaient, à cause des agitations autonomistes, une partie de la population d’avoir conservé des sentiments pro allemands, ce qui ne correspondait, en réalité qu’à une infime quantité d’adeptes.

L’obsession d’une 5ème colonne, à l’arrière, était grande.

Ma grand-mère maternelle, sa fille Thérèse, son autre fille Marguerite et sa famille son fils Georges et les siens, restèrent à Metz, la région étant considérée comme à l’abri de la ligne Maginot.

Mon oncle Edouard, mobilisé comme garde-frontière, envoya sa famille dans les Vosges à Saint Quirin. Il faisait patrie du personnel technique des Houillères, veillant à ce que les installations continuent à fonctionner, un arrêt les aurait rendus inutilisables.

 

Après une dernière et courte nuit dans notre maison, nous nous apprêtâmes à partir. Nous chargeâmes le strict minimum autorisé dans la traction Citroën. Je parcourus plusieurs fois toutes les pièces de la maison pour bien m’en imprégner visuellement. Je passai mes jouets en revue.

L’oncle Pierre lâcha Rolf dans la nature. Nous nous mîmes en route, nos deux voitures roulant en convoi. Pour me rassurer, ma mère me dit qu’on reviendrait sans doute bientôt.

Par la lunette arrière, je voyais notre maison s’éloigner. Dès le départ vers Châteaux- Salons nous avons été pris dans une immense file et mis plus de 4 heures à parcourir les 95 kilomètres jusqu’à Dieulouard. Nous étions des privilégiés à côté des autres réfugiés dont les enfants et les vieillards assis sur des chariots, sous un soleil de plomb. Nous slalomions entre les convois hippomobiles et les convois militaires prioritaires qui allaient en sens inverse.

A plusieurs reprises, la route était barrée pour des vérifications d’identité, à cause de l’obsession de la 5ème colonne (espionnage et sabotage). Les incidents étaient déjà nombreux sur ce trajet ; axes cassés de voitures attelées, automobiles au radiateur bouillonnant, à cause de la chaleur, stationnant dans le fossé.

A Dieulouard, à 10kilomètres de Pont à Mousson, nous nous sommes arrêtés devant une maison du village, où se trouvait l’autorité de contrôle et de tri de destination. En attendant ses habitants eurent pitié du grand père Pierre qui avait 85 ans, ce qui, à l’époque, était un âge avancé. Il était assis, revêtu de son costume noir, son chapeau sur la tête, à l’arrière de la 402. Ils nous invitèrent à entrer, lui et moi et nous offrirent un bol de lait. Muet d’ inquiétude, tout en hochant la tête, mon grand- père me sourit.

 

Après bien des effusions, nos deux familles se séparèrent, Pierre et les siens prenant la route de Civray Mon père, attendait la nomination de ma mère, et un collègue, militaire et instituteur, habitant le village de Dounou, à 10 kilomètres d’Epinal, nous hébergea. Son épouse, n’ayant pas d’enfant, nous accueillit à bras ouverts. Nous restâmes chez eux quelques jours.

Il m’arriva un accident tout à fait désastreux vu notre situation : jouant devant la porte de l’école, je glissai dans le fossé collectant les eaux usées du village qui n’avait pas encore le tout à l’égoût. J’étais crotté de la tête aux pieds et j’avais sali un des rares vêtements que nous avions pu emporter. Il fallut, sur le champ, réparer les dégâts et tout laver.

 

Ma mère envoya un télégramme à l’inspection académique de Metz, où la vie de tous les jours continuait. Elle reçut, en retour, sa nomination d’enseignante des écoles primaires réfugiées de 3 petits villages de la région de Bouzonville, Halstroff, Grindorf et Bizing, repliées à Beaumont dans le Poitou, à mi-chemin entre Châtellerault et Poitiers. C’était un gros bourg d’environ 1200 habitants, qui allait devoir accueillir 600 réfugiés.

Nous allions devoir rejoindre ce poste. Ma mère découpa la carte du département de la Vienne, dans le dictionnaire de l’école de Dounou, pour pouvoir situer Beaumont.

Munis uniquement du télégramme de l’inspection primaire et de ce plan sommaire, nous allions devoir partir dans l’inconnu.

Mon père nous emmena en voiture jusqu’au train à Nancy, où, après avoir déposé notre grosse malle en bagage accompagné, nous déjeunâmes tous les trois à L’Excelsior, célèbre brasserie Art Nouveau. Je me rappellerai toute ma vie, qu’étant sortis par la rotonde du restaurant, mon père nous fit ses adieux. Je fus pris d’un immense chagrin et pleurai à chaudes larmes. Je retrouverai cette brasserie, 14 ans plus tard, en tant qu’étudiant.

 

Avec nos bagages à main, nous prîmes la direction Troyes, pour une première étape qui nous conduisit chez la tante Sophie. Je ne connais pas la raison de ce détour, peut-être était-ce pour s’assurer un endroit où nous replier si Beaumont n’était pas vivable. Munis de la grande valise, portée par ma mère, alors que je me chargeais d’un sac en bandoulière et d’une petite valise, nous étions aussi encombrés par nos masques à gaz. Chacun de nous avait une fiche d’évacuation autour du cou. Nous nous installâmes dans un compartiment à l’ancienne, fermé par une porte coulissante et comprenant deux fois quatre places assises, face à face. Six des places était occupées par des soldats. Ces derniers me firent rire en actionnant la porte et en faisant semblant de couper le bras d’un camarade. Nous arrivâmes tard le soir à Troyes. La tante Sophie nous accueillit avec commisération elle me traitait constamment de « pauvre petit » et me demandait ce qui allait m’arriver.

Elle logeait au-dessus de la teinturerie dont elle était la gérante. Un escalier en colimaçon montait du magasin au premier étage, il me fascinait et je le parcourus mille fois.

 

En route, nous apprîmes une nouvelle qui ferait croître notre inquiétude : l’armée française, conformément aux accords d’assistance avec la Pologne, avait envahi la Sarre. Elle pénétra dans la grande forêt du Warndt, bordant l’actuel cimetière de Merlebach. Le généralissime Gamelin avait donné l’ordre à une division de l’arrière de la ligne Maginot de se porter dans le Reich. Le but était de soulager l’armée polonaise, en grande difficulté.

 

La guerre avait donc commencé à 1 kilomètre de notre domicile. Pendant plusieurs jours, il y eut des communiqués triomphants, impliquant les localités de Merlebach, Rosbruck, Cocheren, du côté français, et Karlsbrunn, Nassweiler, du côté allemand. Nous craignions que notre maison ne soit atteinte par des tirs d’artillerie. Devant l’attaque lancée, la Wehrmacht recula de 30 kilomètres, laissant la forêt truffée de pièges, et les maisons, de bombes à retardement. Ce ne fut finalement qu’un feu de paille, qui ne dura que du 4 ou 12 septembre 1939. L’armée française retourna dans ses campements, l’unique division n’ayant aucun soutien, ni d’artillerie ni de chars.

 

Après une nuit passée chez Sophie, nous reprîmes le train pour Paris. A chaque étape, nous faisions suivre, en bagage accompagné, notre grosse malle, renfermant toutes nos hardes. Débarquant, à la gare de l’Est, dans une capitale en état de siège, Paris nous parut méconnaissable. L’entrée de la gare, ainsi que celles des grands immeubles, étaient protégées par des murs de sacs de sable. Les vitrines étaient recouvertes de planches, et tous les monuments étaient , emballés  comme ceux de Christo, qui en fera au XXème siècle, des œuvres d’art. Ce n’était plus la ville lumière, la défense passive occultant tous les éclairages publics, ainsi que les phares des voitures recouverts de peinture bleue.

Nous avons passé la nuit dans un grand hôtel, place de la gare de l’Est, gare aux grandes grilles fermées, pleines de militaires, en route vers notre frontière.

 

Le lendemain, à partir de la gare d’Orsay, nous reprîmes notre périple. Nous traversâmes Paris en taxi, et je me souviens bien de la grande verrière de cette gare, devenue un musée célèbre, 35 ans après.

Le taxi était un antique Renault, avec un capot en forme de cercueil, tel les taxis de la Marne. Je pus, au cours de ce trajet, admirer les quais de la Seine.

 

Débarquant à Poitiers tard le soir, nous avons été hébergés dans une famille d’accueil, le Poitou et la Charente croulant sous les réfugiés, environ 250 000. Notre malle n’était pas à l’arrivée. Pensant d’abord à un simple retard, ma mère alla la réceptionner le lendemain, mais, surprise, la malle n’était toujours pas là, si bien que nous n’avions comme vêtements que pratiquement ce que nous portions sur le dos. La chance nous sourit, notre hôtesse étant magistrate ; ma mère envoya un télégramme au commissaire Picaud à Civray, qui nous fit parvenir un message express de recommandation. La magistrate enquêta auprès du chef de gare, et, miraculeusement, notre malle fut retrouvée au dépôt de marchandises, sans étiquette ni destination. Il est vraisemblable, qu’une fois déclarée perdue, un cheminot ou un bagagiste l’aurait accaparée. Il y avait, à l’époque, peu de femmes magistrats. Elle nous -emmena à la gare dans sa traction. A l’époque il était peu courant qu’une femme conduisît.0 Elle avait environ 35 ans, était grande, mince, blonde, les cheveux coupés à la garçonne. C’était une des rares personnes à montrer de l’empathie envers les réfugiés, alors que pendant cette année, nous allions rencontrer beaucoup d’indifférence et même de l’hostilité.

 transport réfugiés mosellan par train 1939

Vint notre ultime étape Poitiers-La Tricherie-Beaumont. Elle se déroula dans un vieux train omnibus, bondé de civils et de militaires. L’arrêt de La Tricherie, desservant Beaumont, se trouvait dans la plaine du Clain, affluent de la Vienne. La petite gare, perdue dans la campagne, était située sur une longue ligne droite de la Nationale, à 15 kilomètres de Châtellerault et 20 kilomètres de Poitiers. Nous étions les seuls à descendre, très encombrés par nos bagages. Sur le quai, ma mère déclara : « La Tricherie est-ce avec ou sans tricheurs ».

Nous étions contents d’être arrivés à destination, après ce long périple, mais tout nous restait encore à découvrir.

Le chef de gare nous indiqua un garage proche qui faisait fonction de taxi. L’épouse du garagiste, sans doute mobilisé, nous transporta avec tout notre chargement à Beaumont, un petit bourg d’environ 1000 habitants, situé à 2 kilomètres de la gare, à 120 mètres d’altitude sur le plateau poitevin.

C’était un village typique de la province, avec une place carrée bordée d’arbres, regroupant, école, mairie, bureau de poste et fontaines.

Ne sachant où aller, ma mère commença par se renseigner à la mairie où la secrétaire nous conseilla d’aller voir madame Denard, directrice de l’école de filles. Nous pûmes entreposer nos bagages, provisoirement, dans une salle de l’hôtel de ville.

école réfugiés mosellans poitou

L’accueil de la directrice de l’école de filles fut chaleureux, n’étions-nous pas, pour la veuve d’un inspecteur primaire, tombé en 1914-1918, un peu, en tant que lorrains l’objet du sacrifice de son mari ?

Sa fille Suzanne, enseignante dans la même école, était là aussi. Toutes deux nous apprirent une bonne nouvelle : l’arrivée d’une collègue de Merlebach, Marie Dolisy, amie de la famille de l’oncle Pierre, accompagnée de son vieux père et de sa tante. Monsieur Dolisy père, dit « chaussée Peter », Pierre de la chaussée, était cheminot cantonnier retraité du réseau de chemin de fer Alsace-Lorraine. Il continuait à en porter l’uniforme noir, ainsi que la casquette de service, avec le sigle AL. A chaque fois que je lui en demandais la signification, il me répondait « Alter Lump », vieux vagabond, à la place d’Alsace-Lorraine !

Sa sœur, dite « Tanté », restée célibataire, s’occupait habituellement de son ménage.

 

Madame Denard nous annonça que nous serions logés au premier étage de son école, datant de 1920, ce qui nous parut enchanteur, mais après les joyeuses retrouvailles avec les Dolisy, nous découvrîmes la triste réalité : si le logement de service de la directrice situé au rez-de chaussée, mitoyen avec les salles de classe, jouissait d’un confort élémentaire, au premier étage, les locaux étaient inachevés.

La cuisine, donnant sur la place, n’avait pas l’eau courante. Un simple évier, surmonté d’un réservoir, servait de point d’eau. L’unique fourneau fonctionnait avec des boulets et était censé chauffer tout l’étage. Pour cuisiner, il n’y avait qu’un réchaud à butagaz. Trois chambres non meublées, aux murs nus, sans moyen de chauffage, constituaient la partie nuit.

 

Le garde champêtre nous apporta, dans une carriole, nos bagages et un matelas usagé Pendant un bon nombre de nombre de nuit, nous dûmes coucher par terre tout habillés, en attendant d’être meublés. Il s’agissait d’un ameublement sommaire pour 5 personnes, livré par les Galeries Barbès de Poitiers. Le linge de maison et les habits d’hiver furent commandés à la Redoute ou aux Trois Suisses, dont les catalogues devinrent, pour moi, un sujet d’émerveillement inépuisable.

 comite international aide aux enfants de france departement charente

Notre vie précaire s’organisa durant les mois suivants, septembre, octobre, novembre. Monsieur Dolisy se chargea de la corvée d’eau. A longueur de journée, à l’aide de deux grands brocs, il allait s’approvisionner à la fontaine sur la place du village. Il avait installé une grande bassine dans l’entrée, au pied de l’escalier. Elle servait de réservoir intermédiaire. Il veillait à ce que le petit réservoir, au-dessus de l’évier, soit constamment rempli. Il fallait aussi qu’il y ait un fond d’eau dans chacun des trois seaux de toilette, un pour chaque chambre. Après chaque utilisation, le dernier usager devait descendre son seau aux toilettes dans la cour de l’école, pour le vider et le rincer, mais bien des fois, on s’adressait à Charlie, toujours prompt à rendre service. Le seau était lourd, volumineux et battait dans mes jambes. La traversée de la cour dont le sol était constitué de petits gravillons, était pénible, surtout par temps humide ou froid. Souvent, je tombais et m’écorchais les genoux. En plus d’être préposé à la vaisselle, j’étais devenu vidangeur…

 

Tanté s’occupait de faire à manger pour tout le monde, elle me sollicitait fréquemment pour aider à éplucher les légumes, ce que je n’aimais guère. Me voilà confiné avec 3 adultes, avec comme droit principal de me taire. Je déplorais l’absence de ma cousine Janine.

 

Mademoiselle Dolisy fit l’acquisition d’un petit poste de radio, ce qui me permit de découvrir la chansonnette française de l’époque : Tino Rossi, Maurice Chevalier, Léo Marjane, Rina Ketty, Yvonne Printemps. Nous étions très friands de nouvelles de la guerre, c’était le début

de ladite « Drôle de Guerre ». Dans ses slogans de propagande, le ministre Jean Giraudoux montait en épingle quelques escarmouches dans notre nomansland. On parlait fréquemment de combats aériens entre nos Moranes et les Messerschmitt « coupure au couteau » en allemand et je m’imaginais des sortes d’avions-couteaux.

 

Nous eûmes une bonne nouvelle de mon père. Profitant de la fin des combats dans la forêt du Warndt, il eut une permission exceptionnelle pour se rendre en avant de la ligne Maginot. Avec la complicité de son frère Edouard, garde-frontière assurant la maintenance de la mine de Merlebach, il put aller voir notre maison, encore toujours fermée. La façade ouest, avec l’entrée, avait subi un tir d’artillerie, suite, sans doute, à un tir français trop court et destiné à la forêt du Warndt qui était à 1 kilomètre à vol d’oiseau.

Il put remplir sa voiture de nos vêtements d’hiver, de notre argenterie, de nos documents personnels. Tout cela serait stocké dans sa chambrée à Epinal, en attendant qu’il soit rendu à la vie civile, en janvier 1940.

 

Ma mère alla se présenter, en ma compagnie, aux autorités des communes réfugiées. Nous avons fait connaissance avec Monsieur le Maire de Halstroff, administrateur des 3 communes mosellanes, monsieur Jacques. Il ressemblait à un Gaulois, avec ses moustaches tombantes. Très affable, parlant parfaitement le français, il nous reçut avec beaucoup de considération. Puis nous avons pris contact avec le curé des 3 paroisses, monsieur l’abbé Niedercorn, portant soutane et coiffé du chapeau romain.

Avec ses lunettes cerclées il ressemblait à un clergyman de film américain. C’était un homme éminemment sympathique, très charitable envers ses paroissiens.

De fait, la communes de réfugiés existeront indépendamment, mais en symbiose avec la commune de Beaumont. De même, la paroisse catholique des réfugiés célèbrera séparément ses cultes dans l’église romane de Beaumont. Les paroissiens locaux n’étaient pas très pratiquants et leur curé vivait de façon très précaire, contrairement au nôtre qui était concordataire.

Je me rappelle que nos paroissiens commencèrent par sortir 20 centimètres de terre de l’église qui n’avait pas été nettoyée depuis des dizaines d’années. Notre culte était célébré en langue allemande, la langue de l’ennemi… Que d’amalgames tragiques virent le jour qui nous valurent le nom de « boche ».

 

Les premiers contacts avec les Mosellans de mon âge furent déroutants, bien que j’aie été intensivement à la recherche d’un camarade. Nous nous comprenions très difficilement. Ils étaient exclusivement dialectophones du francique mosellan, proche du luxembourgeois, tandis que mon parler de francique rhénan différait considérablement du leur. Ceux de 6 à 7 ans n’avaient qu’un an d’école française et les membres de leurs familles, nés avant 1913, n’avaient jamais appris le français.

Ainsi nous prononcions Kopf (tête) Kopp et eux Kapp, ce qui chez nous signifiait bonnet. Rot (rouge) devenait Red, Kreitz (croix) devenait Kritz.

De plus, avec mon statut de fils de la maîtresse, comme d’habitude, ils se méfiaient de moi.

Jérôme s’efforçait de jouer avec moi, évidemment il avait passé l’âge de cache-cache ou loup attrape-moi.

Il m’apprit à jouer aux cartes (à la bataille) et aux dominos. Nous faisions de grandes promenades autour du village, les mares étaient nombreuses et nous nous amusions à bombarder les crapauds posés sur les nénuphars.

 

Malgré nos conditions précaires, nous étions des privilégiés par rapport aux autres réfugiés : nous étions logés dans un espace fermé, et avions un toit sur la tête et un moyen de chauffage. Beaumont, ce gros bourg de mille habitants, devait accueillir 600 réfugiés, dans une impréparation totale. Le mot d’ordre des autorités était « débrouillez-vous ».

La population mosellane était essentiellement composée de personnes âgées, de mères avec leurs enfants et d’hommes de plus de 50 ans, les plus jeunes étant mobilisés. Les réfugiés furent logés à la va vite dans des granges, appentis, hangars et anciennes écuries. Rares étaient les habitants ayant ouvert leurs maisons. C’était de petits fermiers métayers, vivant dans des conditions arriérées par rapport aux nôtres. Une grande cheminée servait d’âtre et chauffait la pièce à vivre.

Beaumont était situé au Sud de la Loire et son climat, sous influence atlantique, était clément. Il ne connaissait ni gel ni neige et la température descendait rarement en-dessous de 10 degrés en hiver. N’empêche que, sans vrai chauffage, nous vivions tous habillés jour et nuit.

La population de nos 3 villages était formée presqu’exclusivement d’agriculteurs, propriétaires. Un grand nombre était paysan-mineur, paysan-cheminot ou paysan- métallurgiste, ce qui leur donnait une certaine aisance financière. Leurs villages avaient l’adduction d’eau et ils se chauffaient au charbon de Lorraine. Par contre, au Poitou, il n’y avait pas d’usoirs devant les portes.

 

L’arrivée au Poitou fut un immense choc culturel pour les Mosellans :

  • Choc linguistique pour les natifs d’avant 1913, n’ayant pas appris le français

  • Choc dans nos traditions alimentaires germaniques, à base de pommes de terre, charcuterie et bière, avec beaucoup d’aliments frits. A Beaumont on consommait de la soupe de haricots blancs dès le matin, car les fermiers étaient essentiellement producteurs de légumes. Il y avait aussi les viticulteurs de gros rouge, destiné aux travailleurs de force.

  • Choc dans les différentes exploitations agricoles. Les Mosellans faisaient de la polyculture, utilisaient des chevaux comme bêtes de trait, tirant des chariots à quatre roues alors que des bœufs étaient attelés aux tombereaux à deux roues des Poitevins. Nos paysans étaient généralement propriétaires de leurs terres, mais à Beaumont, ils étaient pratiquement tous métayers et le principal propriétaire terrien, était, comme par hasard, le maire qui habitait un château, le bien-nommé Monsieur Faucon. Les jours de marché on voyait une file de carrioles déposant d’abord leur fermage au château, avant d’ouvrir leurs étals, à la queue leu leu. Les gens du pays nous traitaient de bouffeurs de patates, et nous répliquions qu’ils étaient des mangeurs de fayots.

En fin 1939, il y avait encore peu de restrictions, bien que nous ayons déjà des cartes alimentaires et de textile. Dans les épiceries du village, pour la clientèle réfugiée, existait une sorte de disette, mais, par miracle, on arrivait à se procurer des produits « en-dessous du comptoir », bien entendu au prix fort. Le gouvernement octroyait 10 francs par personne pour l’ordinaire.

Il y eut peu d’interpénétration dans la population et seuls quelques-uns, hommes ou femmes servirent d’aide aux locaux, dans le ménage ou les exploitations pour suppléer les mobilisés.

 

L’abbé Niedercorn reprit de suite les leçons de catéchisme. J’étais dans la section des débutants et les cours avaient lieu dans la sacristie de l’église romane. Nous étions une dizaine. Il nous racontait l’ancien testament, en français, puis en patois francique mosellan. Comme j’étais très friand de ces belles histoires, il me donna une petite bible illustrée que je lus et relus assidument.

Les cours de l’école primaire ne reprirent qu’en décembre, la municipalité de Beaumont dut réaménager les locaux de l’ancienne école, désaffectée depuis 30 ans, et située à la sortie du village. Son équipement datait sans doute du temps de l’instauration de l’école obligatoire de Jules Ferry. Le matériel était très poussiéreux et de nombreuses toiles d’araignée tombaient du plafond. Un fourneau à boulettes était censé chauffer tant soit peu des locaux dont les portes et les fenêtres ne fermaient plus hermétiquement.

 

Ma maman fut chargée des classes de CP et CE1 etCEe2 garçons. J’intégrais le CE1. Nous suivions les cours tout habillés, avec manteau, casquette et gants.

Pour ma mère c’était un poste difficile car les élèves du CP ne parlaient pratiquement pas le français. Ces enfants, d’origine rurale, étaient bruyants et bagarreurs. Si mon père fonctionnait grâce à son autorité naturelle, ma mère qui avait l’expérience des CP de filles, devait maintenir l’ordre en haussant constamment le ton et en infligeant des séries de punitions. A l’époque, l’élève puni était sanctionné aussi à la maison, les parents soutenant inconditionnellement l’enseignant.

Ma maman consacrait beaucoup de temps aux petits, je m’ennuyais ferme en classe, ayant très vite terminé les exercices. Accablée de souci à cause de son mari mobilisé, vivant dans une cohabitation à l’étroit et inconfortable, elle était sujet à des sautes d’humeur, ce que je remarquais dès le matin au réveil. En classe, à la moindre inattention de ma part, ou lorsque je bavardais par ennui, elle me giflait. Si, chez mon père, le tarif des coups de bâton était juste, avec elle, j’avais l’impression qu’il m’arrivait de payer pour les bêtises des autres. De plus, elle me faisait partager ses propres soucis, principalement quant au sort de notre maison et au devenir des parents des deux familles, alors que rien ne se passait encore sur le théâtre des opérations. J’avais toute une litanie de prières à réciter tous les soirs, pour les uns et pour les autres, ce qui affectait mon moral. Je pense qu’elle aurait dû m’épargner tout cela, mais elle n’avait personne d’autre avec qui partager ses états d’âme.

 

Nous avons fait la connaissance des deux collègues de l’école de garçons de Beaumont. Monsieur Sapin et son beau-frère, monsieur Thenard et leurs épouses. Ils ont été très accueillants. La fille des Sapin, Nicole, avait un an de plus que moi, et enfant unique, elle devint ma camarade de jeux favorite. C’était une jolie petite blonde, enjouée, qui m’apprit à rouler sur sa bicyclette dans la cour de l’école de garçons. Jusqu’à ce que je trouve mon équilibre, je m’ouvris plusieurs fois les genoux en tombant sur les gravillons de la cour. J’avais enfin trouvé une camarade de mon âge, mais nous jouions essentiellement à des jeux de filles : marelle, ballon, corde à sauter. Je n’étais, malheureusement, toujours pas confronté aux jeux de garçons, bagarres, lancer de pierres et autres occupations viriles.

 

Lors d’une permission de mon père, l’oncle Pierre, les siens, et le grand-père, vinrent nous voir de Civray dans leur Peugeot. Je me souviens d’une photo de tous les hommes de la famille sur laquelle j’eus la fierté de figurer. A notre tour, nous allâmes leur rendre visite en train. Ils étaient hébergés dans le studio désaffecté d’un photographe et j’étais très impressionné par les vieux appareils photo à soufflets, les décors et les rideaux noirs restés en place.

 

Que devenait mon père, lecteur traducteur à la censure postale à Epinal ? Avec sa conscience professionnelle et son savoir-faire habituels, il s’impliquait à fond dans sa mission et fut à l’origine de la découverte d’un réseau d’espionnage : dans une lettre en allemand, postée en Suisse, le correspondant signalait qu’il était dans une ville où il y avait un grand tonneau. Il fallait bien connaître l’Allemagne pour savoir qu’il s’agissait d’Heidelberg, avec le très célèbre tonneau de son château. Cela permit de démasquer une filière d’espionnage allemande, avec un correspondant français.

Mon père découvrit aussi les pratiques orgiaques d’un hôpital militaire de l’arrière, situé dans un grand hôtel réquisitionné à Vittel. Dans ses lettres un médecin-chef, sans doute très désœuvré, décrivait les parties fines dans son service, appartenant à tout un réseau. Cela lui valut une mutation disciplinaire quelque part dans les colonies.

 

Peu de temps après la reprise de l’école, l’état d’hygiène des Mosellans devint désastreux à cause de la propagation d’épidémies de poux, puces et gale. On se grattait jusqu’au sang, le pire étant la gale qui provoquait des stries devenant sanguinolentes quand on se grattait sur la peau des mains. La lotion Marie-Rose était relativement efficace contre les poux mais son odeur était très caractéristique et désagréable. Les puces étaient difficiles à éradiquer, malgré les poudres spécifiques et les pommades contre la gale étaient peu efficaces.

Etant constamment réinfectés par contact, nous ne pouvions nous débarrasser de cette invasion. Ce n’est que l’été suivant, lorsque vinrent les vacances et que nous portâmes des vêtements légers que nous arrivâmes à stopper ces parasites. Il faut croire que les Poitevins y étaient accoutumés. Un jour, nous avons rencontré madame Denard, elle portait un gilet de tricot en laine parsemé de nombreux points brillant au soleil. J’ai demandé à ma mère ce qui brillait comme ça et elle me répondit que c’était des puces !

 

Dans la cour de l’école se trouvait un ancien puits couvert. Sa manivelle me fascinait, et un jour, je la mis en marche. Par l’entraînement du seau, elle tourna de plus en plus vite et je n’arrivais plus à la contrôler. Ma mère la bloqua avec son genou, au lieu de laisser descendre l’ensemble qui aurait fini par s’arrêter. Ce faisant, elle risquait une fracture, et pendant des jours, elle me montra les bleus causés par mon imprudence.

 

Vint Noël 1939, bien pauvre et triste. J’eus cependant une grande surprise : la tante Sophie m’avait envoyé un très grand colis par la poste, à l’intérieur duquel je découvris un grand camion Chevrolet, d’environ 40 centimètres, camion américain avec doubles essieux et roues en caoutchouc jumelées, direction manœuvrable par le volant, cabine dont on pouvait ouvrir les portes, phares individuels avec éclairage incorporé et bâche amovible. Ce camion accompagnera toute mon enfance. Je le promènerai, au bout d’une ficelle dans les cours de Beaumont et de Merlebach. J’eus encore comme cadeau de Noël quelques soldats de plomb et je les mettais dans le camion pour jouer à la guerre. Ce jouet, très solide, fit une longue carrière. Mon petit cousin, Claude Wackermann, jouera encore avec dans les années 1950.

 

Sans cesse, je repensais à Noël 1938 et aux jouets que j’avais abandonnés. Comme, en quittant la maison, j’avais fixé chaque pièce dans ma mémoire, je revoyais à ces images, qui peu à peu, devenaient floues.

 

Mon père eut encore une permission et nous raconta cette étrange guerre, qui n’en était toujours pas une. Les rumeurs les plus étranges circulaient  et on disait que les Allemands, affamés, allaient, incessamment, demander la paix… Il régnait aussi une psychose de la 5eme colonne, c’est-à-dire l’espionnage. Partout on signalait des parachutistes allemands, déguisés en religieuses, et de nombreuses battues furent diligentées, en vain.

Nous guettions les nouvelles des permissionnaires de notre secteur de la ligne Maginot. Ils étaient enfouis sous terre pendant 3 semaines, puis cantonnés dans les villages lorrains, à l’arrière, dont ils ne manquaient pas de signaler les grands tas de fumier devant les portes. La préoccupation principale du soldat était, apparemment, l’organisation de son ordinaire et de son confort matériel, et ils pillaient les maisons à proximité. Ils étaient désœuvrés et s’ennuyaient, signe précurseur de la défaite à venir.

 

Mon père souffrait de dysenterie depuis qu’il avait été sur le front russe en 1917, et la typhoïde contractée en 1937 avait aggravé son état. Il avait perdu beaucoup de poids, et, en janvier 1940, il parvint à se faire réformer du service actif.

Il nous rejoignit à bord de sa traction Citroën, en passant par le centre de la France. Les routes étaient très enneigées, et, à Bourges, il cassa sa boîte de vitesse. Il finit par arriver, avec son chargement de vêtements et d’objets de la maison, récupérés, lors de son incursion à Merlebach, fin septembre.

Ayant beaucoup grandi, les vêtements et chaussures de l’hiver d’avant étaient devenus trop petits pour moi.

C’est avec une grande joie que je retrouvais mon papa. Il réintégra le lit conjugal et moi j’allai dormir avec mademoiselle Dolisy qui, par pudeur, gardait son soutien-gorge et sa combinaison.

 

Mon père prit les classes de garçons CM-CM2 et devint secrétaire de mairie des 3 communes réfugiées. Homme de contact, il rendait de nombreuses visites administratives. Je l’accompagnais fréquemment et il me présentait comme son « fiston », ce dont j’étais très fier.

Toujours considéré comme intouchable par les enfants réfugiés, en tant que fils du maître et de la maîtresse d’école, il arrivait parfois que ceux du village me cherchent querelle. Lorsqu’ils me demandaient mon nom et que je répondais Schneider, ils m’appelaient « dromadaire », ce que je préférais à être traité de « boche ».

Quand je me sentais en danger, je leur disais que mon père était secrétaire de mairie et allait leur envoyer le garde-champêtre.

 

J’eus mon premier contact avec la mort, lorsqu’un habitant de Beaumont, que nous connaissions de vue, se fractura la nuque, en tombant en bicyclette dans la descente de la Tricherie. J’assistai à la remontée du corps sur un charriot à bras, le voyant comme un mannequin désarticulé. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’il était vraiment mort. Nous sommes allés à ses obsèques et je mis à la place de son fils qui avait mon âge, ne pouvant imaginer que cela pourrait m’arriver.

Dans les temps à venir, je serais, à plusieurs reprises, témoin de ce genre de spectacle.

 

Avec la venue du printemps, je vécus un épisode cocasse. Etant seul avec Tanté, en fin d’après-midi, épluchant des légumes, celle-ci fit subitement une crise d’épilepsie, durant laquelle, elle cogna plusieurs fois sa tête contre la table. Elle finit, inerte, la tête penchée de côté. Je crus qu’elle était morte ou en train de mourir. Me rappelant de la leçon du catéchisme sur l’extrême onction, je courus au presbytère pour alerter l’abbé Niedercorn.

De retour à domicile, nous trouvâmes Tanté alerte, ayant complètement oublié l’incident, ce qui est, typiquement, l’amnésie épileptique. Ce que nous ignorions, c’est que ce genre de crise lui arrivait épisodiquement et que sa famille n’y attachait pas beaucoup d’importance. L’abbé et tout le monde, me félicitèrent de m’être préoccupé qu’elle reçoive les derniers sacrements avant de mourir, lui garantissant ainsi d’aller au ciel.

Peut-être aurais-je plutôt dû alerter madame Denard, seule adulte à proximité, afin qu’elle fasse venir le médecin du bourg voisin, mais peut-être n’aurait-il pas été disponible.

La venue de notre sous-préfet de Thionville fut l’occasion d’une fête patriotique. La population mosellane se déplaça en cortège au monument aux morts pour déposer une gerbe et marquer ainsi son attachement à la France. Le chœur de nos écoles, les filles portant le bonnet lorrain, entonnèrent le chant « vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine  car, malgré vous, nous resterons français. »

L’inspecteur primaire vint également faire sa tournée. La visite la plus prestigieuse fut celle de l’évêque de Metz, monseigneur Heintz, dont la réputation d’anti-nazi n’était plus à faire,

prononça une homélie dans les deux langues, il conclut : « Der Deibel holt der Hitler », que le diable prenne Hitler ! Toutes ces visites furent largement répercutées et commentées dans la presse poitevine.

Pour mes 7 ans, ma maman fit avec moi le tour des magasins de vêtements de Poitiers et je choisis un costume de marin, avec un béret et un sifflet d’équipage dont j’étais très fier car je m’imaginais devenu combattant en mer.

 

Le gouvernement français organisa un véritable trafic de mobilier et d’équipements ménagers. Sous prétexte d’aider les réfugiés en situation précaire, il mit en place une distribution provenant des foyers abandonnés, dont les propriétaires seraient indemnisés par dommages de guerre.

Ainsi, par deux fois, la belle salle à manger de l’Ecole de Nancy, appartenant à Edouard et Irène (que nous leur avons rachetée en 1961) a failli être enlevée une première fois déménagée dans la rue par un corps franc français, remise à sa place par des soldats allemands avec une pancarte « les soldats allemands ne volent pas », et une deuxième fois lorsqu’elle se retrouva sur le trottoir, les pilleurs français ayant été manifestement dérangés. L’oncle Edouard, toujours sur place, la remit dans son appartement.

10 mai 1940 les combats commencent

Ce jour-là, la Wehrmacht envahit, la Belgique et la Hollande, bien que proclamées états neutres, ainsi que le Luxembourg.

Sur le front français, l’attaque principale et inattendue se fit à Sedan dès le 3 mai. Là s’arrêtait la ligne Maginot, la forêt des Ardennes ayant été considérée comme infranchissable par nos généraux… Nous étions, d’une part, soulagés que la guerre commence loin de notre région, mais, d’autre part, nous espérions une fin rapide par un refoulement de la Wehrmacht au-delà de ses frontières. Les communiqués de presse et de radio étaient tantôt dithyrambiques tantôt inquiétants, très intéressé, je devenais un lecteur assidu de notre journal quotidien. Les armées, belge et hollandaise, étaient rapidement en déroute et la région de Sedan fut l’objet de communiqués à propos de combats journaliers.

transport réfugiés mosellan en charette 1939

Il s’en suivit un second exode, cette fois-ci des populations du Nord de la France, de la région des Ardennes, ainsi que des Hollandais, Belges et Luxembourgeois. Ces derniers n’avaient aucun point fixe, aucune destination car leur évacuation n’avait pas été prévue. Tous les jours, nous les voyons passer à La Tricherie, sur la Nationale 10 Paris-Bordeaux. Les autorités les faisaient ravitailler par la Croix Rouge, avant de les envoyer plus loin, vers le Sud-Ouest. C’était un cortège sans fin d’automobiles, puis, au fil des jours, de convois hippomobiles, accompagnés de réfugiés à bicyclette, ou tirant de simples charrettes. Nous étions les spectateurs d’une véritable cour des miracles, des enfants et des vieillards étaient assis sur des chars de paysans, avec un chargement hétéroclite : animaux divers, (même des cages avec oiseaux et perroquets), literie meubles cuisinières, batteries de cuisine. Aucun film, aucun livre ne pourra jamais décrire ce spectacle de misère.

La radio et les journaux rendaient compte de la puissance militaire du Reich, de la destruction des villes d’Amsterdam et de Rotterdam, et de la prise, par les parachutistes de la Wehrmacht, des forts de la Meuse en Belgique.

Le 13 mai 1940, un communiqué annonçait la chute de Sedan et le franchissement de la Meuse.

 

Nous descendions pratiquement tous les jours à La Tricherie, en quête de nouvelles provenant de réfugiés faisant une pause  et nous leur demandions où étaient les Allemands, où se trouvait la ligne de défense française. Des voitures en panne, ou n’ayant plus d’essence, commençaient à encombrer les bas-côtés de la route, leurs passagers essayaient de ne pas quitter la colonne, continuant à pied, avec une valise, ou se faisant recueillir par un autre véhicule.

 

Un jour, près de la gare de la Tricherie je fus le témoin de bombardement par les Stukas. Quel était, au juste, leur objectif ? Interrompre la ligne de chemin de fer stratégique, ou provoquer un bouchon et le chaos dans la circulation ? Une patrouille de 3 appareils, lançait à tour de rôle ses bombes en piqué, faisant hurler de façon sinistre leurs sirènes. Lorsque nous vîmes la première bombe se détacher de l’avion, mon père me cria : « couche toi vite, face à terre et mets tes mains sur la tête ». C’était le réflexe de l’ancien combattant et il nous sauva la vie. Après que les avions aient disparu, nous vîmes cinq personnes couchées sur le sol, immobiles et inertes. Elles étaient mortes, touchées par l’onde de choc de la déflagration des bombes. Pour moi, elles ressemblaient à des mannequins de chiffon, et je ne pouvais croire qu’elles étaient mortes. Elles avaient été fascinées par le spectacle et leur imprudence leur avait coûté la vie. Cependant, dans chaque tragédie il y a un côté comique : plus loin un sourd-muet, travaillant dans les champs, avait été blessé à la main par un éclat de bombe. Ne s’étant rendu compte de rien et ne comprenant pas ce qui lui arrivait, il faisait des bonds, en montrant sa main blessée, ce qui déclencha chez nous un fou-rire incontrôlable. Un grand enterrement eut lieu les jours suivants en l’église de Beaumont, et les autorités fustigèrent la barbarie nazie.

 

Un autre jour, nous avons vu passer une limousine Hotchkiss noire, gouvernementale, des motards ouvrant prioritairement la route. Les gendarmes et les militaires sur place se mirent au garde-à-vous et saluèrent, et mon père me dit que c’était le maréchal Pétain. Celui-ci nou fit un petit signe de tête. Je suppose qu’il était en train de rejoindre le nouveau gouvernement Paul Reynaud, réfugié à Bordeaux, dont il allait faire partie.

 

Charles Weydert, alors âgé de 16 ans, vint nous rejoindre. C’était le fils de Célestine Weydert, née Rouy, cousine de mon père et nièce orpheline, adoptée à l’âge de 7 ans par le grand père Schneider qui l’élèvera avec ses 7 enfants. Pensionnaire dans un lycée des Vosges, il ne pouvait plus rejoindre sa famille à Metz à cause du repli de l’armée française, à l’arrière de la ligne Maginot vers le Sud. J’avais enfin un compagnon de jeu, bien plus âgé mais attentif et patient.

 

Deux évènements eurent lieu dans la cour de l’école des filles : une chatte sauvage avait fait une portée de petits sous le hangar de l’école. Je vis la femme de ménage qui afficha un grand sourire pendant l’opération, les noyer successivement dans les WC à la turque. Ils surnagèrent un moment, puis disparurent. Je trouvais cela d’une cruauté inouïe, j’aurais tellement voulu en adopter un, mais ce n’était pas possible, étant donné nos conditions d’habitation. L’image de ces chatons se noyant reste gravée à jamais dans ma mémoire.

Bien plus tard, les 3 chats que nous eûmes, successivement, Simone et moi, pendant 27 ans, adoucirent ce mauvais souvenir.

Le deuxième évènement survint alors que, traînant dans la cour des filles pendant une récréation, madame Denard m’invita à participer à une dictée du CM1. Je m’en tirai très honorablement, au grand étonnement de la directrice. Ma passion de la lecture expliquait cette avance en grammaire et en orthographe.

 

Mon premier contact avec l’art dentaire fut désastreux Je souffrais de c aries de molaires de lait. Mon hygiène dentaire était très insuffisante à cause d’un brossage défectueux. Je passais vaguement la brosse, enduite d’une poudre de dentifrice orange, appelée Gibbs, sur les incisives, négligeant les molaires. Il faut dire que je n’avais pas le temps d’insister longtemps, car il fallait économiser l’eau. Les caries de deux molaires tournèrent à l’abcès, entraînant, douleur, fièvre et gonflement. Madame Sapin nous donna complaisamment, l’adresse de son chirurgien-dentiste à Poitiers. Nous prîmes rendez-vous, montèrent dans un train omnibus bondé et surchauffé. Pensant bien faire, ma mère m’avait mis un bandage, ce qui favorisait chaleur et gonflement.

Arrivés chez le praticien, dès que nous eûmes décliné notre identité, celui-ci nous mit à la porte en criant : « pas de réfugiés ici ». Malgré les supplications véhémentes de ma mère, expliquant que le pauvre petit souffrait et qu’il devait avoir pitié de moi, il ne changea pas d’avis. Nous nous retrouvâmes dans la rue, cherchant au hasard un cabinet dentaire. Finalement, un dentiste âgé, avec une grande moustache à la gauloise, voulut bien me soigner. A l’époque, il n’y avait pas d’antibiotiques et les sulfamides, d’usage très récent, étaient réservés aux armées. Il ne restait donc que le « baume d’acier ».Ma mère m’avait certifié que cela ne me ferait pas mal. Le confrère injecta de la novocaïne, peu efficace, dans l’abcès. Les extractions furent, évidemment, très douloureuses, provoquant mes hurlements et un début d’évanouissement. Lorsqu’en sortant, je repris mes esprits, je m’assis sur let trottoir en disant : « je suis mort, je suis cassé », cassé étant la traduction du germanisme kaputt. Pour arrêter les saignements, je mordis mon mouchoir durant tout le voyage de retour.

 

Cet épisode ne fut pas pour moi l’occasion d’une vocation pour l’art dentaire. Néanmoins, une fois installé, je me promis de ne jamais refuser une urgence pour un enfant, ce qui pouvait m’arriver avec des adultes notoirement négligents alors que j’étais déjà débordé de travail. Avec mes petits patients, je tenais toujours un langage vrai essayant de leur qualifier la douleur qu’ils allaient ressentir. J’avais une graduation : ça fait mal comme une piqûre d’épingle, comme quand on te marche sur les pieds, ou comme quand tu te coinces un doigt. Quand ils étaient en confiance, ils supportaient très bien la douleur programmée, jamais je ne leur tenais des propos « d’arracheur de dents ».

 

Ce n’est qu’en terminale que je me suis intéressé à l’art dentaire. Maman avait été hospitalisée, fin 1950, aux Hospices Civils à Strasbourg pour d’importants troubles cardiaques

Je lui rendis visite plusieurs dimanches. Elle avait passé à la clinique dentaire universitaire pour examen dans le cadre de la réhabilitation totale de son état de santé. Elle y retrouva deux étudiants de Merlebach René Luttenschlager et Robert Haag qui lui firent visiter l’Institut. De là, me vint l’idée de faire des études dentaires, encouragé par ailleurs par notre dentiste de famille, monsieur Kaufmann qui insistait sur le besoin impérieux en France de nouveaux praticiens.

 

Un dimanche, au cours d’une excursion, nous avons assisté à la messe dans une belle église romane, je ne me souviens plus dans quelle localité. A mon grand étonnement, les places dans les premiers bancs avaient un coussin sur le prie-Dieu et une plaque avec leur nom de famille. Derrière, se trouvaient des rangs garnis de chaises en paille. Une chaisière tournait durant l’office pour encaisser un loyer symbolique. Les places avec un nom, qui n’étaient pas occupées par leurs titulaires, restaient vides. Cela fit naître en moi un fort sentiment d’injustice.

Depuis son retour, mon père examinait de près les archives des communes réfugiées et il trouva une ligne budgétaire dont les dotations n’avaient pas été affectées. Il s’agissait d’un wagon de literie, vêtements, ustensiles de cuisine, livres et stocks alimentaires de base, non périssables. La livraison aurait dû avoir lieu au début de l’hiver et nous étions plus de 6 mois après. Il s’adressa à monsieur faucon, maire de Beaumont, tuteur administratif de nos communes. Celui-ci prit se demande d’explication de très haut, je me souviens encore de sa grande taille et du bel homme qu’il était, ressemblant à un châtelain vieille France.

Lorsque mon père le menaça de faire intervenir Robert Schuman, député de notre circonscription et ami de notre maire Jacques, Monsieur Faucon ironisa, répondant qu’il ne craignait pas cet autonomiste.

 

Peu de temps après eut lieu la constitution du dernier gouvernement de Paul Reynaud. Dans les journaux parisiens, mon père lut le nom de Robert Schuman, devenu sous-secrétaire d’état aux réfugiés. Il lui envoya de suite un télégramme auquel celui-ci répondit qu’il viendrait à la mairie de Beaumont tel jour à telle heure.

 

Je m’imaginais qu’un ministre se déplaçait en cortège avec un secrétaire, un attaché et un garde du corps, mais il était seul à l’arrière d’une Hotchkiss gouvernementale noire. Mon père me permit d’assister à la rencontre, sur un petit tabouret, dans un coin de la pièce. Le maire, monsieur Faucon, tout sourire, se montra très obséquieux. Entre temps, la livraison fut retrouvée par hasard, abandonnée dans un hangar, officiellement « oubliée »… J’appréciais beaucoup les chaussures montantes noires que je reçus peu après, ainsi que quelques vêtements, dont une culotte golf et pour moi, ce fut un grand honneur d’avoir, en mon jeune âge, un contact avec le futur père de l’Europe, dont la simplicité et l’humilité m’avaient frappé.

 

Après la rupture du front à Sedan, et la capitulation, le 28 mai, de la Belgique et de la Hollande, les colonnes blindées de la Wehrmacht s’engouffrèrent à grande vitesse sur notre territoire. Elles se dirigeaient vers Dunkerque, vers la Bretagne, franchissaient la Loire vers Bordeaux, et, à l’arrière de la ligne Maginot. On espérait une deuxième bataille de la Marne, mais il n’y avait plus de réserve à jeter dans les combats. Les cadets de Saumur livrèrent un baroud d’honneur, pour sauvegarder les ponts de la Loire. Après cela, il n’y eut plus qu’un mot d’ordre : fuir vers le Sud et surtout vers le Sud-Ouest, Bordeaux étant le siège du gouvernement en repli. Nous allions être les témoins d’un troisième exode, cette fois-ci de l’armée française dont l’axe principal était notre Nationale Paris-Châtellerault-Poitiers. D’abord, des unités militaires constituées qui fuyaient en ordre.

On voyait passer des armements importants, chars, canons, troupes motorisées et moi, enfant de 7 ans, je ne pouvais pas comprendre pourquoi nos troupes ne se battaient pas. A des unités disciplinées, succéda une marée de soldats dans un désordre total : voitures attelées, automobiles d’état-major se frayant un passage à grands coups de klaxon, hommes de troupe en hardes, en bicyclette, ou poussant des voitures d’enfant remplies de leur paquetage et de leurs provisions, soldats à pied, dépenaillés, claudiquant, sans armes, avec ou sans casque, leurs bandes molletières ficelées à la va-vite, portant des chaussures civiles, souvent avinés. Leur grand mot d’ordre était : « On est trahi », alors que, lors de la précédente guerre, les soldats ayant perdu leur arme, ainsi que leur unité, étaient bel et bien fusillés…

 

Le flot augmentant sans cesse, la Nationale fut vite saturée et c’est une immense chenille, débordant de 10 kilomètres des deux côtés qui s’avançait vers le Sud-Ouest. C’est ainsi que Beaumont fut, à son tour, traversée. J’ai en mémoire des images de cette débâcle qu’aucun film, ou récit, ou roman ne pourrait reconstituer.

Sur leur passage, les fuyards vidaient les épiceries, boulangeries, bureaux de tabac et postes à essence, marchandises qu’on leur vendait au marché noir, à des prix exorbitants. En plus, des rumeurs circulaient, faisant état de destructions totales et de massacres perpétrées par l’armée allemande en marche.

Nous étions consternés et nous nous rendions compte de l’arrivée imminente de la Wehrmacht. La radio et les journaux diffusaient des nouvelles contradictoires, entre autre, l’entrée en guerre, du jour au lendemain, de l’Amérique. On racontait également que la Wehrmacht allait s’arrêter, faute d’essence, et que la population de Berlin, affamée, allait se révolter.

 

Le téléphone continuait à fonctionner, donnant des nouvelles fraîches. C’est ainsi que nous apprîmes la chute de Tours, puis de Châtellerault. Les soldats allemands talonnaient, les derniers éléments de l’armée française. C’est par le téléphone que l’état-major de l’armée ennemie avertit le maire Faucon qu’une unité de blindés arriverait à Beaumont tel jour à telle heure, et envoya, par télégramme, un ordre de réquisition de chambres chez l’habitant.

Les Allemands arrivent juin 1940

Je ne me rappelle la date exacte de l’arrivée de la Wehrmacht à Beaumont. Cela devait être un peu avant la chute de Paris qui eut lieu le 14 juin 1940. Pendant une journée entière, il y régna une interruption totale de la circulation. Puis, à la date prévue, nous avons attendu l’arrivée ennemie, tout comme les autres habitants, calfeutrés derrière nos fenêtres aux volets clôs. Il régnait un étrange silence, la grande place était déserte, les commerces et les cafés étaient fermés.

 

J’eus l’idée saugrenue de me poster devant la porte avec le drapeau tricolore de l’école. Ma mère me l’arracha rapidement des mains en criant : « Tu vas te faire abattre ».

Nous entendions le grondement des moteurs d’une puissante colonne. Comme à la manœuvre, l’unité occupa la grande place, en tête les motocyclistes en sidecars, suivis des véhicules Kübelwagen Volkswagen, puis des blindés légers sur roues, et, pour finir, de l’infanterie transportée sur camions Mercedes et Man. Les véhicules s’alignèrent dans un ordre parfait puis les soldats en sautèrent pour procéder aux réquisitions des logements.

Nous ne pouvions qu’admirer ces hommes de troupe, bronzés, bien nourris, jeunes et souriants, portant des uniformes impeccables. La comparaison avec notre armée en fuite était désastreuse. Nous avions compris que nous ne serions pas débarrassés de sitôt de ces envahisseurs.

 

Le garde champêtre, au lieu de faire son travail, avait bu et le commandant de garnison l’aligna contre un mur, et le menaça d’exécution. Mon père, en tant qu’ancien sous-officier du Kaiser, décoré de la Croix de Fer, alla plaider sa cause. Il insista sur le fait que le garde, également ancien combattant 1914-1918, ne supportait pas la défaite et avait noyé son chagrin dans l’alcool. Finalement, il fut relâché.

 

Ce qui nous a beaucoup réjouis, c’est qu’un grand nombre de chambres furent réquisitionnés chez des habitants qui avaient refusé d’accueillir des réfugiés. Après avoir pris possession de leur logis, les soldats se mirent en rang pour une parade au pas de l’oie. Nous en restâmes sans voix… Les uniformes feldgrau et les équipements étaient impeccables et parfaitement adaptés aux combats. Les Allemands portaient de courtes bottes noires, avec les pantalons à l’intérieur. Ils n’avaient ni musettes, ni gourdes brinquebalantes. Tout était ficelé dans le « Tornister », sac à dos laissant le porteur libre de ses mouvements. Tout cela faisait qu’ils paraissaient invincibles.

 

La vie du village reprit au bout de quelques heures, et les soldats firent des emplettes dans les magasins, payant en argent français.

La population découvrit qu’ils n’étaient pas des soi-disant barbares et qu’ils étaient « corrects ».

 

La curiosité me poussant, j’allai bavarder avec des soldats cantonnés sous nos fenêtres, et un grand blond me confia qu’il était originaire de Nassweiler, commune toute proche de Merlebach. J’étais très dérouté car il parlait le même patois francique que moi. Il ne put me donner de précisions sur l’état de notre maison. Sa famille étant, elle, réfugiée en Allemagne, et il était, lui-même, mobilisé depuis un an.

Il s’ensuivit un grand mouvement de réfugiés, allant glaner des nouvelles auprès des soldats, ce qui fut sévèrement jugé par les Poitevins qui y virent un début de fraternisation avec l’ennemi.

 

Mon père, qui se souciait déjà de notre retour en voiture, alla mendier quelques litres d’essence, en échange de cognac et de Pernod et commença à constituer un stock de carburant. Le maire, monsieur Faucon, se souvenant qu’il avait sauvé le garde champêtre lui demanda de faire l’interprète avec les autorités allemandes. C’était pour lui une étrange situation, ayant servi l’armée française en traquant des espions allemands, de devoir maintenant recevoir des ordres des occupants, c’était bien l’ambiguïté de nos origines.

 

La première unité d’occupation partit au bout de quelques jours, suivie régulièrement par d’autres, la grande place du marché était très pratique car proche de la Nationale elle permettait le stationnement des troupes. Se succédèrent ainsi de nombreuses unités. A chaque nouvelle arrivée, mon père allait quémander de l’essence. Une unité de SS, en uniforme noir décoré de têtes de mort, se montra très distante et arrogante.

 

La bataille de Dunkerque et d’Angleterre faisait rage et, en plus de Messerschmitt, on évoquait maintenant aussi les noms d’Hurricane et de Spitfire. On attendait l’invasion de l’Angleterre qui ne se produisit pas.

Après le 18 juin, mon père cita une première fois le nom de de Gaulle, lors d’une conversation avec un réfugié. Il disait : « Que peut faire de Gaulle ? ». Je fantasmais sur la gaule du pêcheur, et ne voyais pas le rapport avec le nom du général.

Du 22 au 24 juin, le maréchal Pétain entra en pourparlers d’armistice et devins le chef du nouvel état français le 20 juillet. Malgré la honte de la défaite, ce fut un soulagement général, la paix était là, mais qu’allions-nous devenir ? Robert Schuman gardait son poste de sous-secrétaire d’état aux réfugiés dans le nouveau gouvernement, ce qui nous rassura.

 

Le réseau de chemin de fer étant partiellement détruit, de même que de nombreux ponts, nous savions que nous ne pourrions pas rentrer dans l’immédiat de même que nous ignorions si nous resterions français. Nous n’eûmes jamais de réponse officielle de la commission d’armistice réglant les nouvelles relations entre l’Etat Français et le Reich.

 

J’avais horreur des séances chez le coiffeur, ma coupe de cheveux à la Jeanne d’Arc était censée cacher mes oreilles décollées. A chaque fois, ma mère disait au professionnel : « attention, il y a des oreilles », ce qui m’humiliait profondément.

 

En août, les services postaux reprirent sporadiquement et nous reçûmes une carte postale de Lyon, dans laquelle l’oncle Morice nous faisait part de son expulsion, ainsi que de celle de toute sa famille. Il avait trouvé un emploi de secrétaire de l’Inspection Académique. La grand-mère Hoelter et sa fille Thérèse purent rester dans leur maison de Longeville-les-Metz.

Par contre, la maison voisine, celle des Morice, fut réquisitionnée par un haut gradé du Reichsarbeitsdienst, service du travail paramilitaire et obligatoire pour les jeunes gens avant l’armée. C’était un hobereau nazi. Dans mes prières avant le coucher, dans ma litanie, j’ajoutais la famille Morice.

 

L’été 1940 se passa entre espoir et crainte et la question se posait : fallait-il rentrer ou essayer de rester à tout prix. Seules quelques personnes réussirent à trouver un emploi définitif et à demeurer sur place. Ainsi, le fils du maire des réfugiés, Jacques, épousa la fille du grand marchand de vin local, Gaborit, et entra dans l’affaire de son beau-père.

 

Mon père alla successivement rendre visite à l’inspecteur d’académie, puis au sous-préfet, pour demander un poste à la rentrée. L’inspecteur évoquera le retour des enseignants prisonniers qui reprendront leur poste, et le sous-préfet argumentera le plein emploi. Tous deux dirent : « Vous êtes venus pour accompagner les réfugiés, , vous devez rentrer avec eux. » Nos rapports avec les commerçants locaux s’étaient beaucoup améliorés, du fait que mon père, en tant qu’interprète, leur amènerait une clientèle allemande, friande de parfums de basse qualité, de foulards, bas de soie, chocolat, friandises et alcool sous toutes ses formes

En septembre vint l’ordre de rapatriement par chemin de fer. Il fallait confectionner des caisses pour déménager les biens acquis sur place. Les autorités allemandes n’ignoraient pas qu’à notre retour nous allions retrouver des habitations pratiquement vides. Le village se transforma en une immense entreprise de menuiserie. Sur la grande place les hommes, dont monsieur Dolisy, fabriquèrent des caisses de toutes les dimensions.

Dans un premier temps, ces dernières furent transportées à domicile. Début octobre un train composé pour moitié de wagons de marchandises et de wagons voyageurs, vint stationner à la gare de marchandises de la Tricherie et, dans un deuxième temps une colonne de tombereaux à deux roues du Poitou, déménagea le tout à la gare. Le retour allait se faire dans de meilleures conditions qu’à l’aller, les réfugiés ayant droit à de vieux wagons voyageurs à une porte par compartiment. Nous les accompagnâmes au départ, et les adieux furent touchants. les Dolisy, le maire Jacques, l’abbé Niedercorn et nous, promîmes de nous revoir.

 

Le convoi se mit en route et un père de famille, particulièrement virulent, nommé Colbus, cria par la fenêtre : « Wir kommen wieder », nous reviendrons. Il s’était particulièrement distingué, son fils, en classe chez ma mère, faisant fréquemment des crises d’épilepsie très impressionnantes. On avait également remarqué que la moindre contrariété provoquait une pseudo-crise

 

Rentrant en voiture, nous partirons les derniers, dormant l’ultime nuit sur les matelas et les draps qui nous restaient, nos meubles étant déjà dans le convoi. Le dernier soir, nous allâmes dire adieu aux les Sapin, aux Thenier, aux Denard et à quelques voisins. Nous nous nous promîmes tous de garder le contact. Effectivement ma mère entretint une correspondance avec ces derniers, jusqu’en 1950, année où décédera madame Denard mère. Suzanne Denard restera célibataire, son petit-cousin, magistrat, ne l’ayant pas épousée. Nicole sapin deviendra infirmière.

Nous rentrons chez nous en octobre 1940

La Citroën était pleine jusqu’au toit et je n’avais qu’une toute petite place à l’arrière droit. Le matelas était fixé sur le toit, attaché à l’avant aux phares, et, à l’arrière aux clenches de portes par de grosses ficelles. Le reste était entassé, en vrac, dans le coffre arrière et dans l’habitacle : draps, serviettes, vêtements, chaussures, ustensiles de cuisine.

Nous sommes partis de très bonne heure, et j’ai jeté un dernier regard, par la lunette arrière, à la place et à la maison d’école. Mon obsession permanente était de retrouver dans ma mémoire, les images de notre maison de Merlebach. Au bout de 13 mois, le souvenir que j’en gardais devenait de plus en plus flou.

 

Nous avions environ 530 kilomètres à parcourir, selon un itinéraire obligatoire, déterminé par les autorités allemandes. En gros, nous passerions par Châtellerault, Orléans, Troyes, Saint Dizier, Nancy, Metz, Saint-Avold. La route était jalonnée de points de ravitaillement et d’approvisionnement en essence.

Dès notre arrivée à la Tricherie, nous avons été happés dans un immense convoi comprenant surtout des véhicules militaires. Ayant abandonné l’invasion de l’Angleterre, le plus gros de l’armée du Reich rentrait se porter sur ses frontières orientales, en prévision de la guerre contre la Russie, en été 1941. En octobre, de nombreux réfugiés avaient déjà regagné leur domicile. Nous avancions à environ 50 kilomètres à l’heure, la route, pratiquement à sens unique, était dégagée par la Feldgendarmerie. De chaque côté, elle était jalonnée par des maisons détruites, des lignes téléphoniques et électriques tombantes, des carcasses de véhicules militaires et civils.

 

Nous roulions entre d’énormes camions Mercedes et Man remplis de militaires, qui, de temps en temps, nous faisaient signe. Je me rappelle bien le passage de la Loire, sur un pont provisoire posé sur des bateaux par le génie de la Wehrmacht. Les véhicules circulaient l’un après l’autre et les pontons étaient agités de soubresauts.

 

Arrivés à Saint Dizier nous subîmes un contrôle obligatoire dans la cour de la préfecture, fermée par de grandes grilles imposantes. C’étaient les Feldgendarm militaires, réputés pour leur dureté, qui œuvraient. En allemand, on les appelait « die Kettenhunden », chiens attachés à la chaîne, parce qu’ils portaient une grande plaque brillante, en forme de croissant, fixés par une chaîne sur la poitrine. Ils contrôlaient les pièces d’identité, ainsi que les papiers des véhicules, en consultant de grands registres, avec le nom des personnes à refouler.

Nous étions très inquiets car mon père avait été déserteur de l’armée du Kaiser en fin octobre 1918, avant de s’engager dans l’armée française pour la fin de la guerre. En cas de refus de leur part, nous n’aurions pas su où aller, ni quel emploi trouver.

D’un air sévère, ils prirent nos cartes d’identité, ainsi que nos étiquettes de réfugiés que nous portions sur nous, pour les remplace par des « Ausweiss », en écriture gothique et marqués de l’aigle nazi. C’était une sorte de laissez-passer, « Durchreiseausweiss » pour pouvoir franchir, à Novéant, la nouvelle frontière.

 

La voiture roulait maintenant à l’essence synthétique pure, ce qui lui faisait perdre de la puissance et faisait cogner le moteur. Nous devions contourner Metz et, à son approche, nous vîmes un grand panneau avec l’inscription « Metz, deutsche Stadt », Metz, ville allemande. En passant par Château-Salins, région traditionnellement francophone, nous découvrîmes, des inscriptions en lettres gothiques : « Bäckerei, Postamt, Witrschaft », boulangerie, bureau de poste, café…

Une fois passé Faulquemont, la traversée de Longeville-les-Saint-Avold, Saint-Avold même, puis Hombourg Haut fut le spectacle d’un désordre indescriptible : fenêtres et portes éventrées, meubles traînant dans la rue, lignes électriques et téléphoniques détruites. Cela n’augurait pas bien de ce que nous allions trouver chez nous et démentait la légende selon laquelle le nomansland avait été préservé.

En entrant dans Merlebach, nous nous demandions tout haut si la maison était encore là. Une fois franchis le premier passage à niveau SNCF, puis celui des Houillères, arrivés au carrefour de la rue de l’église et de la rue Nationale, le pignon de la maison, debout, nous apparut. Ceci clôture notre périple de réfugiés.

C’est en 1963, qu’au retour d’un séjour dans les Landes avec ma jeune épouse et mes trois premiers enfants, que nous avons revisité Beaumont qui nous a paru désert mais qui m’a rappelé mes lieux de vie passés.

 

 

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