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Aperçu de l'histoire de notre langue régionale


Les origines

La frontière linguistique en Moselle est très ancienne mais l'origine exacte des dialectes germaniques lorrains demeure incertaine. On a longtemps affirmé que la frontière linguistique était la conséquence de l'installation sur le territoire de l'actuelle Moselle de populations franques lors des grandes invasions du Vème siècle. Des travaux d'archéologie ont cependant remis en cause cette thèse. Selon une autre thèse, défendue notamment par Alain Simmer, germaniste et archéologue, la présence de la langue germanique serait très antérieure aux invasions du Vème siècle et ne serait pas le résultat d'un intense repeuplement par les Francs. À l'époque gauloise, la Moselle aurait été habitée par des tribus belges celtes ou celto-germaniques (Médiomatriques et Trévires) et d'autres populations de langue germanique et d'origines diverses se seraient progressivement installées à demeure bien avant la conquête romaine. D'après Haubrichs, la germanisation aurait eu lieu par colonisation progressive à partir du VIIème siècle seulement. La première localité de toponymie germanique est signalée en 679 (Oetrange).

Il semble que sur la majorité du territoire de la Moselle les trois langues celtique, germanique et romane aient coexisté pendant une assez longue période. La limite ne s'est fixée qu'entre le VIème siècle et le Xème siècle.

Vers l'an 1000, elle suivait une ligne passant par Audun-le-Tiche, Moyeuvre, Vigy, Mainvillers, Mulcey, Réchicourt-le-Château, Turquestein-Blancrupt avant de longer la crête des Vosges jusqu'au sud de l'Alsace. Elle est restée remarquablement stable durant la période allant de 800 à 1600.

Le moyen âge et l'ancien régime

Du XIIème au milieu du XIVème siècle, de nombreux indices laissent penser que la connaissance de la langue française était très répandue chez les élites locale qui, y compris dans leurs rapports féodaux et leurs alliances, étaient fortement tournées vers l'Ouest. Vers 1330-1340 environ, on constate un changement du comportement de ces élites qui s'orientèrent économiquement et culturellement vers les régions voisines à l'Est ce qui entraîne certainement à compter du XVème siècle une diminution de la proportion des bilingues dans les couches supérieures de la population. La grande majorité de la population était elle exclusivement unilingue et de langue germanique.

Au XIVème siècle, le duché de Lorraine fut divisé en trois grandes circonscriptions judiciaires et administratives appelés baillages de Nancy, de Vôge et d'Allemagne (ce dernier ayant pour chef-lieu Wallerfangen/Vaudrevange, puis Sarrelouis en 1680 et enfin Sarreguemines en 1698). En dehors du baillage d'Allemagne, la zone germanophone de notre région était divisée entre diverses entités politiques: l'évêché de Metz, le Luxembourg et les comtés protestants luthériens de Créhange, Hanau-Lichtenberg et Nassau-Saarwerden...

Au XVIème siècle, une langue commune, l'allemand littéraire ou standard, se répand sous l'impulsion des chancelleries allemandes, des imprimeurs et de Martin Luther, traducteur de la Bible. Elle deviendra la langue standard de toute l'aire linguistique allemande. Dès lors, l'allemand standard s'imposera de plus en plus en Lorraine germanophone comme langue écrite, et les dialectes franciques et alémaniques subsisteront jusqu'à nos jours en tant que langue orale. C'est à cette époque que vécut Wolfgang Mäußlin ou Müslin dit Wolfgang Musculus (né en 1497 à Duß/Dieuze encore germanophone à cette époque). Inconnu aujourd'hui du grand public lorrain, il fut pourtant un important théologien et un grand humaniste. D'abord moine bénédictin à Lixheim, il adhéra aux idées de Martin Luther et à la réforme protestante qu'il contribua à diffuser. Réformateur à Strasbourg et Augsbourg, professeur à l'Université de Berne (Suisse), il correspondit avec les grands humanistes de son temps dont Erasme. Ce Lorrain devint ainsi l'un des premiers grands écrivains en langue allemande.

Dans l'ensemble, les ducs de Lorraine firent preuve de libéralisme en matière linguistique. En 1630, le duc François II manifestait la volonté que «la langue allemande soit entretenue, voire cultivée, dans notre comté [Saarwerden], en faveur de nos sujets allemands qui sont environ un tiers des habitants de la Lorraine ». Les Lorrains germanophones étaient donc communément appelés les «Allemands», notion qui avait alors un sens exclusivement linguistique et non politique.

Les guerres du XVIIème siècle entraînèrent des bouleversements linguistiques: la Lorraine fut dévastée et on fit appel à des colons picards et savoyards pour repeupler la province, en particulier dans la région de Dieuze désormais de langue romane, ainsi qu'à des populations germanophones (Tyroliens et Suisses notamment).

Une ordonnance de Louis XIV n'autorisa que le français pour les actes officiels mais en 1685 elle ne pouvait plus être appliquée après le retour du duc Léopold sur ses terres lorraines. Sous le règne du duc Stanislas (Stanislas Leszczynski, ancien roi de Pologne), Antoine-Martin Chaumont de La Galaizière, chancelier de Lorraine, fut à l'origine de la promulgation en 1748 d'une ordonnance imposant le français dans les actes officiels en Lorraine. Jusque là les actes notariés, notamment, étaient rédigés en allemand (et non pas en francique) en Lorraine allemande (bailliage d'Allemagne). Il continueront à l'être jusqu'en 1773 à Rodemack, jusqu'en 1790 à Dabo, et jusqu'à leur rattachement à la France en 1793 dans les terres d'Empire (comtés de Créhange, Hanau-Lichtenberg et Nassau-Saarwerden).

Après l'abandon de la Lorraine par le duc François, devenu empereur en Autriche, il fut convenu que celle-ci deviendrait française à la fin du règne du duc Stanislas, beau-père du roi Louis XV. Dès lors, la politique linguistique de la France (inspiré de l'édit de Villers-Cotterets promulgué par François 1er en 1539) s'appliquera dans la majeure partie de la Lorraine germanophone. Des notables se formèrent au français mais pour la majorité de la population, cette tentative d'unification linguistique restera lettre morte en pratique, le français demeurera une langue totalement étrangère et jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, pas un mot de français n'était enseigné dans les villages de Lorraine germanophone.

Des travaux de 1881 observent une progression de la zone romane sur deux secteurs: une avancée vers le nord de quelques kilomètres entre Hayange et Vigy et vers le nord-est sur 15-20 km dans le Saulnois : de Dieuze à Albestroff et de Réchicourt-le-Château à Sarrebourg

De la Révolution française à la guerre de 1870

Après la Révolution française, en 1793-1794, la légitimité de la langue allemande fut remise en cause. Les Lorrains germanophones étaient considérés par certains révolutionnaires comme des alliés des ennemis de la République à l'instar de leurs voisins alsaciens. La Révolution française, divisée à ses débuts, imposa l'usage du français après la prise de pouvoir des Jacobins. La Convention vota des crédits pour fonder dans chaque commune une école française, mais le décret ne put être mis en application faute d'un nombre suffisant de maîtres d'école maîtrisant suffisamment le français.

De 1800 à 1870, on assista à une diffusion croissante du français, surtout après 1850. Napoléon III prit des mesures radicales pour faire progresser le français au détriment de l'allemand (politique scolaire en particulier). Durant le second Empire, le français tend à devenir la langue dominante dans la haute bourgeoisie. Dans les milieux populaires, la connaissance du français s'améliore chez les jeunes par l'école et le service militaire. Toutefois, elle reste très limitée car l'école reste souvent faite en allemand, les maîtres maîtrisant eux-mêmes mal le français et le service militaire n'étant pas généralisé. De plus, l'allemand demeure la langue des Églises, de la littérature populaire et de la presse.

L'annexion de 1871

Durant la première annexion par l'Allemagne (1871-1918) à la suite de la guerre franco-allemande, l'allemand remplace le français dans la vie publique.À partir de 1870, les autorités allemandes s'efforceront de faire reculer lentement mais méthodiquement la limite des langues vers l'ouest. Elles augmentent progressivement le nombre des communes dont la langue officielle est l'allemand. Les mouvements de population (installation d'émigrants allemands et émigration de Mosellans vers la France de l'intérieur et l'Algérie française) modifient la situation linguistique (de 1871 à 1914, quelques 192 000 personnes ont quitté la Moselle). Certaines familles, appartenant pour la plupart aux couches dirigeantes, utilisent toutefois le français comme langue de la vie courante par esprit de contradiction. En 1914, les couches populaires dialectophones se servent presque exclusivement du dialecte comme langue orale et de l'allemand standard comme langue écrite. Entre 1871 et 1918, on utilise aussi souvent le dialecte pour se différencier des immigrants allemands.

Le 11 avril 1871, la langue allemande devient langue scolaire sauf pour les cantons francophones. Une loi de mars 1872 imposa l'allemand comme langue commerciale officielle. Cependant dans les secteurs où la population était principalement francophone, les annonces et décrets publics devaient fournir une traduction française. Une loi de 1873 autorisa l'utilisation du français pour les administrations des arrondissements partiellement ou totalement de langue française. En vertu d'une loi sur l'enseignement de 1873, l'enseignement se faisait exclusivement en allemand dans les communes germanophones et d'abord en français dans les communes francophones. L'administration allemande fit donc preuve d'un certain libéralisme linguistique qui tranche radicalement avec la politique menée par l'administration française après 1918 et 1945 et surtout par les Nazis entre 1940 et 1944.

Le retour à la France

Après la guerre de 14-18, une répression s'organise contre tout ce qui rappelle l'Allemagne. Les Allemands de souche sont expulsés et le dialecte est combattu. L'école, l'administration et les médias renforcent rapidement la langue française malgré quelques concessions faites pour calmer les revendications populaires. On procède à la francisation de la vie publique. En réaction, les mouvements autonomistes prennent de l'importance (1920-1930) mais la montée du nazisme dans l'Allemagne voisine les met dans une position difficile.

L'annexion par l'Allemagne nazie

De 1940 à 1944, la Moselle est annexée par l'Allemagne nazie. Cette période est vécue par la population comme une véritable tragédie (incorporation de force dans la Wehrmacht, envoi des soldats sur le front russe, arrestations, déportation, etc.). Durant cette période, la langue française fait l'objet d'une interdiction absolue et les personnes portant des noms français doivent adopter des noms allemands. Les Nazis expulsent quelques 84 000 personnes, pour la plupart francophones. L'annexion par les Nazis est à l'origine d'un traumatisme collectif et d'un rapport très ambiguë des Lorrains germanophones avec leur langue maternelle.

De 1945 à nos jours

Après la seconde guerre mondiale, l'administration française renouvelle ses erreurs de 1918. Le français redevient la seule langue administrative, le dialecte est proscrit de l'école et les enfants sont punis quand ils le parlent dans l'enceinte de l'école. L'allemand standard est exclu de l'école primaire et sa place fortement limitée dans la presse. En vertu de l'article 11 de l'ordonnance n° 45.2113 du 13 septembre 1945, abrogé seulement en 1985, 25% des textes de tous les périodiques bilingues publiés dans les départements d'Alsace et de la Moselle doivent être en français. En outre, les rubriques sportives et celles destinées à la jeunesse doivent obligatoirement être publiées en français pour détourner les jeunes de la langue allemande.  L'emploi de l'allemand standard et du dialecte pour les publications destinées à la jeunesse est prohibé. Dans l'ensemble de la presse, sans distinction de public, cette prohibition concerne les pages sportives, les publicités, les titres officiels des personnalités ou des grands commis de l'État.

En 1972, l'inspecteur général d'allemand, Georges Holderith obtint l'autorisation de réintroduire l'allemand dans 33 cours moyens, à titre expérimental en Alsace. Cet enseignement de l'allemand, dénommé « réforme Holderith », a ensuite pu être élargi et étendu à l'ensemble des deux dernières années d'école élémentaire en Alsace puis en Moselle germanophone. En 1976, l'Inspecteur d'Académie de Moselle mit ainsi en place un programme d'actions particulières d'enseignement de l'allemand destiné aux élèves dialectophones des écoles élémentaires du département. La Circulaire ministérielle du 21 juin 1982, dénommée Circulaire Savary, introduit le soutien financier des langues régionales dans les écoles et dans les universités durant trois ans mais cette circulaire fut appliquée de manière relativement laxiste. Plus récemment, en 1987, est parue une note de service au niveau national concernant l'enseignement précoce de l'allemand en France qui contient à l'article III des Instructions complémentaires pour l'enseignement de l'allemand en Alsace et en Moselle.

En 1988, le quotidien Le Républicain Lorrain, qui avait bâti son succès en tant que journal de langue allemande, publia son dernier numéro bilingue français/allemand («France Jounal »)  faute d'un nombre de lecteurs suffisant.

L'épreuve facultative de « langues régionales des pays mosellans » au baccalauréat a été mise en place par arrêté du 17 septembre 1991. Afin de préparer les élèves qui souhaitent présenter cette épreuve, un enseignement de langue régionale a été progressivement mis en place dans les lycées situés en zone dialectale qui en ont fait la demande, sous forme d'ateliers linguistiques organisés de la classe de seconde à la classe de terminale, et sous réserve d'un effectif suffisant.

La circulaire «Langue et Culture Régionales, Voie Spécifique Mosellane » du 10 septembre 1990 et son complément la circulaire Rectorale du 26 octobre 1994 prévoient que dans la partie dialectophone du département, l'allemand peut être enseigné comme langue régionale. Un enseignement approfondi de l'allemand de l'école maternelle au CM2 à raison de 3 heures hebdomadaires est dispensé. À l'entrée au collège, deux cursus sont proposés aux élèves ayant bénéficié d'un apprentissage en DEAA: soit un enseignement approfondi de l'allemand à raison de 5 heures hebdomadaires, soit l'enseignement simultané de 2 langues vivantes dont obligatoirement l'allemand.

On trouve en outre dans l'académie de Nancy-Metz des sections européennes ou des sections conduisant à la délivrance simultanée du baccalauréat français et de l'Abitur allemand (AbiBac), qui existent aussi dans d'autres académies, ainsi que des écoles qui offrent un apprentissage de l'allemand depuis la maternelle, des écoles biculturelles, des 6ème à deux langues, des 6ème "allemand approfondi" ou des sections européennes dès la 6ème, des certifications binationales régionales validant un cursus bilingue dans deux disciplines dans les séries STT et STI et une préparation dans les LP de la mention régionale « connaissance de l'allemand en milieu professionnel » qui constituent des spécificités.

Il faut attendre 1997, pour voir l'ouverture des premières classes associatives paritaires bilingues (13 heures en français/13 heures en allemand + activités en dialecte) à Sarreguemines suite au refus de l'inspection académique de Moselle d'ouvrir des classes bilingues paritaires publiques comme le permet pourtant la loi. Ces classes associatives sont gérées par l'association ABCM Zweisprachigkeit et financées par la municipalité de Sarreguemines grâce au soutien des élus René Ludwig et Céleste Lett. En réaction, l'inspection d'académie de Moselle a ouvert un site bilingue dans la même ville. Depuis septembre 2003, l'antenne IUFM bilingue de Sarreguemines accueille  les étudiants préparant le concours de professeur des écoles et les professeurs stagiaires. Elle est spécialisée dans la formation des professeurs bilingues français-allemand et de professeurs avec la dominante "francique".


Pour approfondir, voir par exemple:

Paul Lévy, L'histoire linguistique d'Alsace et de Lorraine (2 volumes), Strasbourg, 1929
Martina Pitz  Géolinguistique ou linguistique des variétés? L'exemple de la Lorraine dite «francique, Universität des Saarlandes (Allemagne)
Maurice Toussaint, La frontière linguistique en Lorraine, Paris, 1955
Alain Simmer, L'origine de la frontière linguistique en Lorraine: la fin des mythes, Knutange, 1995
Hubert Zapp,  Histoire du parler sarregueminois , Confluence Sarreguemines 1997

La frontière linguistique en 1630

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La frontière linguistique en 1884

 
http://www.deutschlanddokumente.de/Bilder/krtElsassLothringen1884.jpg


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